Il lui vola Jaures, elle lui arrache De Gaulle: « Je me suis trouvé en face de l’ennemi que j’ai eu pendant toute la vie et qui est l’argent »! Ah, qu’elle était contente, Ségolène Royal, de faire assaut de références, hier soir, pour tacler Sarkozy, et son public en riait de bonheur, en l’entendant citer, en vrac et au kilo du Blum, du Simone Weill et du Camus. Elle n’a pas dû aimer se faire traiter de gourde, ça commençait à bien faire, et elle en a collé, à son tour, de la culture, et de la source! C’était bienvenu, et même prenant, quand elle a célébré, en paraphrasant Aragon, Guy Môquet et Jeanne d’Arc qui “aimèrent la France à en mourir”... L’Affiche rouge rejoignant la Diane Française! Mais la gauche avait besoin de cela, que sa reine cogne, tape, excommunie la droite qui en prenait trop à son aise, et renvoie Nicolas Sarkozy à son cynisme de matamore. Elle était bonne Royal, fustigeant le “la France, aimez-la ou quittez-la” du “candidat de l’UMP” -évidemment, l’effet était facile devant une salle parisienne humaniste, forcément humaniste, mais elle a réussi ce passage obligé...
Ce n’est pas qu’anecdotique. Que Royal sache avoir du style, même si elle ne possèdera jamais le vibrato des orateurs, balaie le mépris qui l’entourait. Et cela révèle le caractère: la championne de la gauche vendra méchamment sa peau. Hier, mardi 6 février, elle a lâché ses coups. Grand jeu à gauche, le peuple et elle contre les puissances d’argent, et si on l’attaque, c’est qu’elle menace les oligarchies et veut donner le pouvoir aux Français pour “élever la France”! Ca a plu. C’était assez classique comme position: Mitterrand , jadis, avec quel lyrisme, savait en jouer, de cette détestation du flouze et des nantis, et théorisait déjà cette idée que, si la droite voulait “garder le pouvoir”, lui promettait de “le rendre” aux français. Et cette inscription dans la mémoire de la gauche l’a rendue intouchable: se présentant comme victime d’attaques comparables à celles que subirent Mitterrand, Blum ou Mendes, elle oblige les siens à la solidarité. Elle a remis la main sur son camp (fin de la raillerie masochiste, camarades). La suite, c’est le vrai pays. Pas encore gagné, mais on voit la trace.
Celle-ci est limpide: la candidate en lien direct avec le peuple abandonné, qu’elle veut relever pour reconstruire la France! Sur une musique de gauche (les gros contre les petits, la révolution française, et la droite qui ne fut que colonialisme et esclavagisme) un vrai discours populiste, ce qui n’a rien de honteux. Tous les candidats en sont là. En chargeant les hebdomadaires “complices du pouvoir” (le Fig Mag et l'Express, sans doute, au vu de leurs dernières couvertures), elle ne fait, en somme, que reprendre la guerre de Bayrou contre les media. Tant que ça marche. Mais Royal est pénétrée d’elle-même et de sa mission (de son destin) plus encore que le Béarnais, pourtant peu porté au doute... Ségo la France, il faut s’aimer pour l’oser, et sans trembler...
Car elle nous a offert, hier, le couple de la campagne: elle et ses Français. Elle, en incarnation de la France. Elle y croit? Quand elle parle de cette droite factieuse qui, en 34, rejetait "la Gueuse", la République, on se demande si, elle ne parle pas d’elle-même, cette “gueuse” que ses ennemis ont tant insultée, et qui se relève, et qui... Et il fallait bien entendre sa référence à Jeanne d’Arc, “la fille rebelle de Lorraine”; “lorraine rebelle”, allons chercher Lacan! Lorraine comme Ségo, elle a grandit là-bas, et rebelle comme Bruno, cet écolo qui la conseille et s’est fait ficher par les RG... Soyons sérieux? Mais nous le sommes. Ségolène Royal veut être Jeanne d’Arc et la République, Marianne, à la fois. Et on parlera de petite ambition...
Il ya une démesure dans une aventure présidentielle. Cette dame la possède, et une liberté intérieure qui lui permet tous les culots. C’est un compliment, aussi. Son populisme sait suggérer une vraie générosité; elle possède un potentiel de refondation sociale (main tendue et plus encore aux banlieues, aux rappeurs, à la France nouvelle, aux petites gens exclus de l’idéologie des gagneurs)... Cela fait envie, une invite à entrer dans une belle danse. Mais à côté, à d’autres moments, on peut s’interroger: son résumé des relations internationales, réduites aux tentatives néo-coloniales de l’occident, donne dans un tiers-mondisme facile; et son quitus donné au bouillonnement banlieusard et au rap (qui, hélas, ne se limite pas à la générosité de Diams), fait bon marché des combats des filles des cités, façon “Ni putes ni soumises”-que la féministe Ségolène a étrangement oubliées...
Avant qu’elle ne parle, l’improbable Philippe Torreton avait donné dans un culte de la personnalité gênant -mais applaudi- avant d’enchainer sur un hasardeux parallèle entre la bonne vieille nature et les mœurs sociétales, évoquant les “biotopes” que sont “la famille et le quartier”... Ca sentait la vieille France qui ne ment pas, drôle de parfum dans un meeting de gauche, et se disait que le Gide de “Familles je vous hais” et de la si belle liberté érotique aurait eu un peu de mal à se fondre dans l’ambiance...
Sacrée Ségolène -qu’on s’autorise cette familiarité, Madame la (possible, à nouveau possible) Présidente, qui peut suggérer à la fois la réaction et le renouveau, la gauche et son contraire, en une femme rassemblées... Elle est vivante en tous cas, et, si l’opération de mobilisation par le bas des forums participatifs lui a créé son “armée des clones”, alors... Alors?
Désolée mais je vous ai désormais dans mon fil RSS, cher Claude.
Bon positionnement pour Ségolène Royal hier:
-Un vrai coup de barre à gauche pour éviter la fuite des électeurs de PS les plus à gauche vers Bové.
-Fustige les médias amis du pouvoir pour récupérer les électeurs de gauche partis chez le béarnais, séduits par son discours contre « les puissances de l’argent » que Royal s’accentue elle aussi à dénoncer. C’est tout bon tout ça. Très bon !
Je suis emballée par Ségolène. Car il était temps qu’elle mène une campagne de premier tour pour limiter la casse… (Et Jospin en refusant ce fait en 2002 a vu ce qu’il a vu !)
Le Match va enfin commencer. Avec un Sarkozy bien renvoyé dans son camp à droite… Et il faudra que le PS le fasse régulièrement car le type a un culot qui bientôt le poussera à citer Mitterand (ou même Jospin ? Non, il ne faut pas déconner car pour Sarkozy un socialiste est bon quand il est mort). Il faut en permance réactiver le clivage droite-gauche vant le premier tour. C'est très mobilisateur à gauche !
Claude Arkolovitch, peux-tu me dire pourquoi la droite n’assume jamais de faire une campagne à droite ? Et veut toujours venir à gauche ? Est-il si honteux que ça d’être de droite ? Sarkozy affirmait pourtant vouloir la décomplexer. Il n’en est rien aujourd'hui?
P.S : n’abuses-tu pas un peu dans ton utilisation du « populisme » ? On est quand même loin du Sarkozïsme, non ? Le coup du mouton dans l'appartement sur TF1...
Rédigé par: Cathy | 07 février 2007 à 13:53
Vous avez bien senti ce qui se passait hier soir... dans la salle, enfin, surpris, heureux que la gauche se défende, qu'elle attaque bille en tête. Heureux et fier d'être de gauche, de ramer à contre courant du libéralisme toujours plus arrogant. Heureux de se dire que, peut-être, la gauche sera de retour le 7 mai!
Rédigé par: Kmi | 07 février 2007 à 14:01
S’il suffisait, pour être de gauche, de donner de la voix ? Vieille tradition. Vieille comme la gauche. On vous promet le socialisme le dimanche, et le reste de la semaine c’est : « soyons réaliste ! ». Déjà Rosa Lux dénonçait ce doubla langage : « Janus ».
Bon, ne boudons pas ce réveil. Personnellement je n’ai jamais pensé qu’elle était de droite, j’ai tout autant récusé son « blairisme » prétendu, mais je me suis toujours interrogé sur ce qu’elle pouvait faire. La montée dans les sondage d’un Bayrou montre bien que ses marges de manœuvre sont étroites. Il est à craindre qu’une partie de l’électorat traditionnelle de la gauche ne soit tentée par une telle solution.
Rédigé par: Ajamais | 07 février 2007 à 17:28
Ségolène Royal, de gauche ? Tout arrive ! Il doit y avoir le feu à la maison...
Rédigé par: lastexit | 07 février 2007 à 22:30
le Gide de “Familles je vous hais” et de la si belle liberté érotique
Oui, la liberté de se taper des petits Tunisiens. Ah, et des petis Congolais, aussi.
Rédigé par: Bof | 07 février 2007 à 22:55
Ce discours contre les puissance de l'argent, ça fait vingt ans qu'on l'entends ! Qui peut-il encore convaincre ? La détestation de Mitterand de l'argent ne l'a pas empêché de faire l'europe libérale, la libre circulation des capitaux. Le moraliste Jospin a desfiscalisé les stock options et avouer l'impuissance de l'Etat contre l'hypercapitalisme.
Ces envolées permettront peut-être au parti socialiste de retrouver foi (c'est le mot) en sa candidate. Il en faudra plus pour qu'elle puisse retrouver les voix du "peuple de gauche", et notamment quelques propositions crédibles qui soient autre chose que des allocations financées par de la dette.
Rédigé par: malakine | 10 février 2007 à 11:37