Ah, les drames fondateurs tout de même!
Le 21 avril 2002, la social-démocratie française voit ses compartiments étanches éventrés par un iceberg électoral, qu'il fallait être bien aveugle pour ne pas pressentir (yes camarades lecteurs-électeurs, les journalistes, ma pomme incluse, n'ont pas été spécialement plus voyants que les naufragés de l'époque, mais qui a dit qu'on était meilleurs?), ou ne pas comprendre a posteriori. Besoin de pureté à gauche, sentiment d'un gouvernement hors sol, gargarisé de sa propre évidence, récitant les bréviaires de sa propre théologie de l'autosatisfaction, décrochage des classes populaires, glissement du niveau de vie, menaces de l'insécurité, des insécurités, travail de sape idéologique des gauches radicales, blocages propres au candidat Jospin...
Le 21 avril, saint Titanic du socialisme...
Étrangement, ou logiquement, la gauche, ensuite, a transmuté cet instant pathétique en glorieuse épopée antifasciste: l’entre-deux-tours de 2002, et ces enfants petits et grands initiés aux défilés de rue, “le fascisme ne passera pas”, tralala, ont permis à la gauche de se refaire la cerise morale, de rebâtir sa self-esteem, et d’oublier que jamais le fascisme n’avait menacé, jamais! Mais il était plus simple de se faire un beau “no pasaran” face à un vétéran méchant à 17%, que de se confronter à son propre échec... Restons indulgents. Quant tout s’effondre, on fait comme on peut...
L’ennui, c’est que la magie du 21 avril ne s’est pas dissipée. L’embétant, c’est que cette date minable sert aujourd’hui encore de viatique aux chefs socialistes, et à la première d’entre elle, et que c’est dommage, parce que peu sérieux.
Plus jamais ça! -nous répètent-ils, Royal et Hollande, plus jamais ça! Et ne surjouer la menace et de culpabiliser à l’avance les électeurs qui, que, quoi...
Ca quoi? Ca, les socialistes qui déjouent et se révèlent infichus de porter les espoirs des leurs? Nenni. Ca, c’est le scandale des votants qui oublieraient que le socialisme est irréfutable, quoi qu’il puisse raconter, faire, entreprendre, et développer.
Soyons juste. Au nom du plus jamais ça, on a déjà fait bien des choses, et le PS, par-delà son discours d’affolement, a aussi agi. Toutes ses actions ne sont pas honteuses. Mais toutes ne se valent pas. Sérions donc.
1/ Des choses sans importances du ressort de la cuisine électorale, mais il faut les faire, c'est le métier, comme une bordure en vélo. Donc, acheter pour un plat de lentilles électorales les dissidents achetables pour éviter l'éparpillement. les fiers citoyens de Chevènement sont donc revenus à la casa, Georges Sarre du XIe de Paname sera député creusois, le "Che" lui-même cause le républicain chez Sego, aussi important que l'excellent radsoc Baylet, dont l'ex-candidate Taubira est embedded de force dans l'aventure royale. Ca fait 7, 8% que les petits cochons n'auront pas.
2/ Des choses très importantes, et parfaitement estimables, même si inabouties. Reprendre langue avec le populo, et cesser de le toiser d'en haut; considérer que ses plaintes, qu'il s'agisse de l'insécurité refusée aux habitants des quartiers populaires, ou des discriminations imposées aux habitants (les mêmes, et oui...) de ces mêmes quartiers ne sont pas purs fantasmes, mais un vécu insupportable, et que la social-démocratie doit y répondre sous peine de trahir. Royal porte cela (mais pas seulement elle, pensons à Manuel Valls sur la question banlieusarde, même si l’evryien, aujourd'hui, est seulement chargé de la presse étrangère dans la campagne -il y a des gestions des ressources humaines qui laissent rêveur...). Elle porte cela par sa dureté en matière sécuritaire et son parti-pris de respect et de main tendue (ainsi, la visite à Clichy, ce lieu focal et symbolique de la France déchirée). Ce qu’elle emprunte aux alters, aux nonistes, au populisme, aux utopies de la démocratie directe, même au caudillisme latino, peut être une manière de vacciner la social-démocratie contre ses errements élitistes. Le tout est de bien doser la médecine, en somme...
3/ Et puis, d'autres, moins intelligentes et fondamentalement contestables, parce que fausses. Le 21 avril titille le besoin de fascisme des gauches qui ne savent pas quoi raconter. Le 21 avril nourrit d'éthique les envies d'hégémonie d'un PS qui serait bien en mal de justifier sa domination autrement... D’où l’interdiction de candidature tentée contre les petits candidats, au nom d’un prétexte spécieux (un maire socialiste ne représenterait donc que ses électeurs 100% socialos? Ce n’est guère crédible, en somme!) D’où, surtout, la valorisation systématique du danger Le Pen, avec une étrange schadenfreude, et pire encore, l’habillage tout aussi systématique de Sarkozy en pré-fasciste, apprenti dictateur, bushiste et raciste ou quasiment, etc... Le merveilleux José Bové, qui est bien le plus radsoc des gauchos et le plus socialo-compatible des ultras (il faut être le néo-bloggeur Michel Onfray pour le transmuter ainsi en Messie de la vraie gauche, mais les athées sont émouvants quand ils ont envie de croire....), a mangé le morceau, exprimant la logique ultime de la gauche, quand il est parti en campagne pour empêcher “Le Pen et Sarkozy”, à égalité!
C’est ce besoin de diable qui est gênant. Le diable titulaire, Le Pen (plus jamais ça!) ou le nouveau diable Sarko (tout mais pas lui!). Conte pour enfants pas sages de bureaux de votes. Petites inventions indignes du socialisme, cette éthique de la raison, mais Blum est parfois bien loin...
Mais là où l’affaire se corse, c’est quand la menace change d’aspect, et prend les traits rassurants du bon François Bayrou! Comment diaboliser Bayrou? Comment fasciser un homme qui se réclame si modestement de Jacques Delors, de l’équilibre budgétaire, de la rigueur financière, de la morale de la parole donnée, de l’assiduité parlementaire -et dont l’ultime démagogie, en somme, et d’expliquer qu’il ne promettra rien, puisqu’on ne peut pas tenir grand-chose! Voilà donc nos affoleurs bien embêtés, eux que la pensée unique et le culte de la sage gestion ont conduit à l’embourgeoisement, de voir un centriste reprendre le drapeau des Rocard-Bérégovoy-Giscard-Barre-Schumann et compagnie, ces tenants des budgets bien tenus et de l’Europe comme horizon indépassable... Brandit donc le drapeau qui aurait pu être celui des socdem gaulois, mais qu’il n’ont su tenir, ni maintenir... Il le brandit, et mieux, de cette bannière de la politique modeste et de la pensée unique, il fait un oriflamme de combat, le chiffon sacré de la révolte du peuple contre ses élites incapables de s’entendre! Du populisme transmuté, à l’envers, où la France ne braillerait plus “sortez les sortants”, mais “gouvernez tous ensemble ou on vous vire!”
C’est génial, en somme. Et comment aller manifester contre ça. Comment gueuler, “le bayrou-isme ne passera pas”?
Bayrou n’est certes pas sans défaut ni habileté. Il joue gentiment la partition de l’air du temps et du leader qui nous sauvera, et son culte pré-mortem de Delors finirait par nous faire oublier qu’il aurait pu, après tout, en 1995, tendre la main au messie du catholisme socialo-social, le pousser à être candidat, au lieu de choisir l’assiette au beurre balladurienne... Ce n’est pas bien, de prendre les gens pour des sans-mémoire... Mais comme la préemption de l’amnésie est un truc usité par beaucoup de gens ces jours-ci... Il faudra plus que des pépiements sur le mode “Bayrou est de droite, il est de droite, mais puisqu’on vous dit qu’il est de droite!” pour conjurer ce mal-ci.
Au fond, c’est peut-être une chance. Si elle ne peut plus prier Saint Titanic, le socialisme et sa chef vont devoir se battre pour eux-mêmes -et pour nous?
Les commentaires récents