Ca m'a fait drôle d'entendre ça, l'autre soir au Zénith, quand le pauvre Patrick Bloche, chef des socialo-parigots, a annoncé qu'il allait lire un message de Lionel Jospin. Alors, ça a sifflé. Et pas qu'un peu. Bien sifflé, depuis les rangs de la ségolénie. Ca a sifflé, puis des bonnes âmes ont chanté, "tous ensemble tous ensemble socialistes", slogan de footeux retraité plus souvent par le PC à l'agonie que par les socialos -mais le vocabulaire indique l'état de santé d'un parti qui est le seul que la gauche ait en magasin ces temps-ci, et c'est inquiétant.
Ca a sifflé Jospin, dans une réunion de socialos formatée "embrassons-nous folleville", réconciliation éléphantesque au programme pour bien lancer les législatives, et ben, c'est réussi! La presse, adorable la presse, n'a pas insisté sur cette séquence. Elle en dit pourtant trop sur l'état de la social-médiocratie française, en crise idéologique, morale, comportementale, politique, jusqu'aux frontières de l'indécence.
Il leur a fait quoi, Lionel Jospin, aux socialistes? Il les a repris quand ils étaient au fond du trou, il les a sauvés en 95, il leur a donné une assise programmatique, il les emmenés au pouvoir, il a gouverné cinq ans, il a donné la moins mauvaise idée possible d'une gouvernance social-démocrate, et il n'a emmerdé personne pendant cette présidentielle, il n'a pas dit du mal de Ségolène, alors qu'il en pensait!, il a été gentil et discret. Et c'est comme ça qu'on le remercie? Et qui sont-ils, ces apprentis politroucs qui accrochent des posters d'une non-présidente dans leur chambre d'enfants, pour siffler Jospin?
Bien sûr qu'il a des défauts, le Lionel! Il est parti en 2002, il aurait voulu revenir, il n'a pas pu, il y a renoncé, ça l'a vexé. Il est orgueilleux. Et il a été trotskiste et taupe, aussi, ce qui est plus sérieux. Et il est certainement insupportable et imbuvable de raideur et de constance et de conscience de soi. Bien. Et alors? Il était déjà tout ceci, orgueilleux, et raide, et ci-devant trotsk, et en ayant menti, quand les socialistes, qui ont le culte du chef et le respect de l'autorité, l'applaudissaient à,tout rompre, il ya cinq ans! Et ce n'est ni pour ses mensonges, ni pour son orgueil, qu'ils l'ont sifflé au zénith. Ils l'ont sifflé pour Elle, et sans doute ne l'a-t-elle même pas demandé.
Ils l'ont sifflé pour Ségolène. Pour elles, ils en feraient des choses! Ils l'ont siffé parce qu'il n'est pas de la bande. Il n'est pas ségoliste. Pas l'un d'entre eux. Le contraire même du ségolisme, lui qui ne croyait qu'aux programmes, au possible, au concret, aux scrupules de l'écrit...
Non, il n'est pas de la bande, Jospin. Pas de la secte? Tout de suite les grands mots! Mais l'adoration mystique greffée sur un déni de réalité, c'est quoi, en gros? La transmutation du langage, la translation de vocabulaire, ne jamais dire 46,9% mais 17 millions de voix, et se convaincre qu'on a gagné quand on a salement perdu, c'est quoi, sinon un enfermement pathologique? Cela, plus la mise en enfer des contrevenants à la juste adoration (lisez et relisez "la femme fatale" du duo bacqué-chemin), de Hollande à Strauss-Kahn aujourd'hui, lui aussi sifflé puisqu'il est le rival de la dame, et qu'il a dit défaite, et comment ose-t-on dire défaite, et comment ose-t-on disputer à l'Incontestable le leadership du Parti, comment ose-t-on même exister hors de Son évidence?
C'est un âge nouveau que les partisans -allez, certains, pas tous, mais ce sont eux que l'on entend, et qui sifflent- de Ségolène veulent instaurer. Un âge de sainte communion, dans l'amour de la cheffe, et les réfractaires seront chassés du sein de l'Eglise. Et ni leur âge, ni leur valeur, ni leurs travaux passés, ni leur compétence, ni leur dévouement, ne seront des excuses. Il faut entendre, chez les troupaillons ségoliens, l'envie de table rase, d'autodafé politique! C'est un processus fascinant, que cette attribution de la défaite à tous sauf à elle, à tous sauf à ses manques, à tout sauf à ce qu'elle inspirait, aussi, comme refus. Processus fascinant de voir des socio-démocrates virer Amok, théoriser, tels des nationaux allemands après 18, l'idée du coup de poignard dans le dos, chercher les traîtres pour ne pas s'interroger sur soi-même, préparer les pelotons, pour que s'installe comme gagnante celle qui a perdu...
Et c'est ainsi que Jospin est sifflé.
Précisons enfin. Ségolène Royal sera peut-être chef du PS et de l'opposition. Et elle sera, si ça se trouve, élégante et efficace, alors, et fera travailler la gauche sur le fond, comme Jospin justement, entre 96 et 97. Mais ce qu'elle inspire, comme adulation sectaire, ce qu'elle provoque, comme lynchage des opposants, est tragique, et aussi pour elle. La meilleure chose qui puisse lui arriver, c'est qu'elle amène ses troupes à sortir de ce délire fantasmagorique, à retrouver les chemins de la simple politique, du débat d'idée, et de la décence. Qu'elle revienne sur terre, où il y a du boulot. Et que les siens comprennent, quand ils scandent à en perdre les cordes vocales "merci Ségolène", que remercier Lionel aussi ne leur arrachera pas la gueule, ni ne repoussera d'un jour la date de la rédemption.
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PS (c'est le cas de le dire). Ca fait un bail que pas écrit? Ouais. Comme quoi on peut se désintoxiquer même et y compris des bonnes habitudes. Et puis, la séquence se déroulait tellement prévisible, ça coupait l'envie. Cette fois, ça en valait peut-être la peine!
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